Sous tes yeux les poches sont des bassines
su «Sous tes yeux les poches sont des bassines» di Dejan Gacond
Poétique des marges
Avec Sous tes yeux les poches sont des bassines, Dejan Gacond poursuit l’exploration sensible et déroutante des mondes en marge qu’il avait amorcée avec Club Nothing. Ce nouveau récit rend un hommage tendre et chaotique à Markus Jura Suisse, un artiste ayant refusé la voie tracée, un érudit errant, un clochard qui transforme les rues froides et brutes de La Chaux-de-Fonds en scène permanente de poésie révolutionnaire et d’utopie joyeuse.
Le narrateur, ami de Markus qui le fascine et qu’il observe, en rédige une biographie qui est autant une commande qu’une lettre d’amitié écrite à un « tu » disparu et jamais nommé. Le clochard, lecteur du passé et de l’avenir des gens, avait prévenu : « Tu es vraiment notre scribe. Tu vas la raconter un jour, notre histoire. » Le texte trace les contours d’un personnage inclassable, qui semble contenir en lui une multiplicité de figures — prophète, fou, philosophe de trottoir, dandy des bas-fonds, il incarne une utopie vivante, presque apocalyptique : il annonce sa propre fin, accumule les savoirs comme des talismans, rêve d’un lieu où penser l’altérité. Il marche, et dans cette marche, qui est à la fois performance et résistance, il crée un autre monde, à mi-chemin entre la mort et l’espoir. Alors, forcément, il devient réceptacle à histoires, personnage à la fois réel et fictif construit par tous ceux dont il croise les vies. Markus est à la fois dépendant de son public et fondamentalement libre, toujours prêt à disparaître.
De lui restent quantité d’images : celles que les autres se font et ont fait de lui, leurs films, leurs portraits, leurs récits, mais aussi les siennes, ses « traces » qu’il sème au feutre partout dans la ville. Markus ne se contente pas de survivre : il performe, il prêche, il dérange. En dehors du monde et contre ce dernier, il incarne une altérité vivante, parfois difficile à suivre. La narration, adressée à la deuxième personne, renforce cette proximité intense et déstabilisante, même si elle brouille parfois les repères : qui parle ? à qui ? de quoi ?
C’est là une force autant qu’une faiblesse du récit : cette voix confuse, parfois maladroite, manquant par moments de maturité, peut perdre le lecteur ¬– mais elle traduit aussi, dans son hésitation même, la porosité entre narrateur et personnage, entre fiction et réel, et entre les différentes réalités. La langue de Gacond, influencée par la contre-culture, est brute, directe, ancrée dans la matière première du quotidien, et traversée d’éclats poétiques et de délicate tendresse – celle d’un regard complice envers les damnés. Il ne s’agit pas de contempler la misère, mais de dire en elle l’attention, l’amitié et l’étrangeté. L’auteur capte les détails (des livres déplacés, des gestes absurdes, des couennes de fromage) comme autant de micro-résistances à la banalité du réel. La Chaux-de-Fonds, et a fortiori sa vie alternative, nous absorbe dans son espace partagé d’histoires et de mémoires. L’ouvrage ne dénonce pas : il montre, sans morale, un monde en lisière qui invente sa propre logique, ses propres formes de lien, de parole, d’extravagance.
Si le texte souffre parfois de son flou narratif ou d’une certaine naïveté stylistique, il réussit néanmoins à faire vibrer quelque chose de rare : un éloge des fêlures, des voix mêlées, des utopies portées par ceux que la société oublie. Dejan Gacond n’écrit pas sur les marges, il écrit depuis elles — et cela fait toute la différence.
Melina Staubitz